Cypherpunk : Une définition étrange de la vie privée

Le Manifeste Cypherpunk de Eric Hughes parle de vie privée. Mais dès les premières lignes, la conception sous-jacente semble irréaliste. Tentative d’explication.

privacy

Secret et Vie privée

Le Manifeste Cypherpunk commence définir la vie privée par rapport au secret. La vie privée n’est pas le secret.

  • Un secret c’est ce que quelqu’un veut que personne ne sache.
  • La vie privée, c’est que ce quelqu’un ne veut pas que tout le monde sache.

Si quelqu’un doit savoir quelque chose, ça ne peut pas être un secret. Une date de naissance, un nom de famille ne peuvent pas être des secrets. Ce sont des informations qu’il est inévitable de communiquer volontairement.

Mais il existe pléthore d’informations qui sont dans ce cas : l’adresse postale, le numéro de téléphone, l’e-mail, le numéro de CB. Enfin, si vous voulez vraiment recevoir votre colis Amazon.

Et il existe encore plus d’informations qu’il est presque inévitable de communiquer involontairement (ou sans le savoir) : l’IP, la localisation géographique, le temps passé sur site, le navigateur et l’OS utilisés. Tout ça, ça n’est pas secret.

Mais ça pourrait relever de la vie privée. Ce qu’on ne veut pas que tout le monde sache. Après tout, je peux accepter qu’un site donné sache ce que je fais (sur le site) quand je le consulte. C’est autre chose d’accepter que tout le monde sache ce que je fais quand je consulte ce site.

La capacité à s’ouvrir sélectivement

Selon le Manifeste, la vie privée, c’est

la capacité à se révéler au monde de façon choisie

(the power of selectively reveal oneself to world)

Mais immédiatement, le texte envisage un problème. Si deux personnes discutent, chacune peut diffuser de l’information sur l’autre. Il suffit de se souvenir de ce que l’autre a dit pour retransmettre de l’information concernant l’autre.

Donc, dès qu’il y a transmission d’information, il y a perte de vie privée. Parce que transmettre une information, c’est permettre à d’autres de nous révéler au monde de la façon qu’ils choisissent.

Le Manifeste conclut qu’il faut réduire l’information transmise au strict nécessaire et favoriser l’anonymat. Toute transaction devrait n’utiliser que le minimum informationnel utile à la transaction.

Définir la vie privée : À REFAIRE

Mais le problème n’est pas là. Le problème est qu’on utilise une définition non opérationnelle de la vie privée. Ou que, si la vie privée correspond à cette définition, elle n’a jamais existée.

Eric Schmitt a dit que la seule façon que personne sache ce qu’on fait, c’est de ne pas le faire. Au-delà de la provocation, cette vision a le mérite d’être claire. Agir produit de l’information, et l’information ne peut pas être arrêtée.

Toute information, même la plus inoffensive (en apparence) peut être couplée à d’autres ou servir d’appui pour un raisonnement qui produira de nouvelles informations.

La diète informationnelle que propose Eric Hughes s’appuie sur une vision intenable de l’information et de la vie privée. Parce que le contrôle sur la façon dont on s’ouvre aux autres n’a jamais été possible. Société numérique ou pas.

Les mots « rumeurs », « commérages », « calomnies », « réputation » vous disent quelque chose ? Et vous avez l’impression qu’ils viennent d’être ajoutés au dictionnaire cette année ? Non ?

Il y a toujours eu des tentatives de contrôle sur l’image qu’on donne aux autres, mais il n’y a jamais eu de capacité authentique à contrôler cette image. Si on suit la définition de Hughes, la vie privée n’a jamais eu lieu.

S’ouvrir ou être ouvert

Personne jamais n’a pu « choisir la façon dont il se révèle regard au monde ». Et en premier lieu, parce qu’on ne se révèle pas. Nous ne sommes pas comme masqués en permanence et par défaut, attendant le bon moment pour soulever brièvement notre masque.

Nous sommes déjà là, visibles et ouverts. Notre simple présence diffuse de l’information qui nous « révèle ». Le fait de se révéler, de se montrer volontairement aux autres sous un angle choisi intervient en plus de notre ouverture « par défaut ».

On peut toujours « s’exposer au monde de façon choisie ». Mais cela ne constitue pas la vie privée. In fine, le Manifeste Cypherpunk échoue à distinguer le contrôle de l’information (impossible), le contrôle de l’image qu’on donne de soi (impossible) et la mise en avant volontaire de soi-même.

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Image CY-BY-SA g4ll4is (flickr)

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