Publics Parts de Jeff Jarvis

5 minutes à propos de « Tout nu sur le web » de Jeff Jarvis. En particulier : ce que Jarvis à l’air de totalement manquer dans son analyse. Les conséquences économiques structurelles de la société du partage.

Jeff Jarvis à re:publica 2012 CC-BY re:publica 2012

Je lis Public Parts (« Tout nu sur le web »). Doucement. Attentivement. Et en plusieurs fois. Et il y a ce truc que Jeff Jarvis semble totalement manquer.

Pendant toute l’analyse, le propos est centré sur l’expérience utilisateur final. Jarvis ne semble jamais s’intéresser aux structures qui sous tendent l’expérience utilisateur. Ou plutôt, il s’y intéresse sans voir ce qui est important.

Au chapitre 10, il présente les success stories de « L’industrie du partage ». Industrie du partage. Allo ? Industrie ? Ça n’arrête pas Jarvis. Ce qui est présenté, c’est la réussite juste et méritée de boîtes comme Yelp ou Foursquare.

J’ai déjà dit tout le mal que je pensais des contenus générés par l’utilisateur. Si tu travailles pour autrui, qu’il en tire de l’argent et toi de la monnaie de singe, il y a un problème.

La société du partage est légitime, passionnante, et je reviendrais pas dessus si on me coupait un bras. Mais le problème c’est les conditions du partage. Et c’est là où Jeff Jarvis à l’air de ne pas être au courant. Ou de ne pas voir les enjeux.

Ce n’est pas simplement la vie privée.

Jarvis chante les louanges du web collaboratif. Il met en avant tous les avantages sociaux et personnels qu’on en tire. Il dit que la vie privée pèse pas lourd par rapport à tout ça. Que la publitude (publicness) est plus rentable, qu’elle nous aide et nous rend meilleur.

J’adhère, Jeff. Tout favorable à la vie privée que je sois, j’achète ton histoire.

Mais on ne me la fait pas. La structure compte. Et les conditions économiques. Et c’est là où Publics Parts manque totalement ce qui se passe. Ça ne voit pas la conséquence de la société du partage.

Une réorganisation totale de la structure générale de la concurrence, et une refonte du système de rétribution de la valeur. On commence par quoi ?

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Changement de structure de la concurrence

Dans une société ouverte où l’information circule aisément, la concurrence ne fonctionne plus pareil. Personne n’a besoin de Yelp + Cityvox + Qype + Lafourchette + Que sais je encore. Tout le monde se fout de votre plateforme. Mais, oui, le service est compte.

Il y a une demande pour le service, pas pour 10 000 plateformes concurrentes. Regarde les licences. Quand tu crées ta propre licence alors qu’il y a en d’autres qui font la même chose, on dit « vanity ». Vanité. Seule la vanité motive la création de ta licence.

Et c’est pareil pour certains projets. On a pas besoin de 10 000 services de cartographie. On a besoin d’en avoir UN mais qui ne soit pas appropriable. Un seul, qui soit un bien commun. Open Street Map, my love.

Quand Jarvis fait l’apologie des boîtes « sociales » qui produisent du partage et du contenu utile aux utilisateurs, il rate ça. Il ressort le pur discours marketing des dites boîtes. Et il loupe le « mais à quoi ça peut bien servir d’en avoir un de plus qui fasse ça ».

Il se focalise sur l’awesomeness de l’expérience. Focus on AWESOME. Mais il manque l’essentiel. L’expérience produite, la publitude, le partage, etc. se fait dans un contexte fermé, qui n’a pas pour objectif la communauté (le caractère commun, littéralement), mais la rentabilité des producteurs du service.

Refondre la transmission de valeur

Jarvis s’extasie des bénéfices personnels et réputationnels de nos échanges via plateformes. Il explique que la transparence personnelle et institutionnelle est un gain formidable. Là encore, j’achète le scénario.

Mais en wikipédien chevronné, on ne me la fait pas.

Wikipédia produit du bien commun au kilomètre. Et elle le produit via des anonymes de façon mixées et collaborative. Conséquence ? La valeur d’une participation est quasi impossible à évaluer. Et la valeur même du résultat produit est difficile à jauger. Il y a une production gigantesque de valeur, mais zéro moyen de redistribution.

Capture d'écran - 19022013 - 20:00:49

Un camp de travail forcé. Les utilisateurs y sont rémunérés en « karma ».

Certaines plate-formes instaurent une forme de rétribution. Sur reddit, si ton message marche, il gagne du « karma ». Sur Twitter, tu gagnes du follower. Ailleurs, encore autre chose. Mais ne délirons pas.

La valeur du karma tient à la valeur de reddit. Le jour où reddit coule, ton karma avec. Et tout ça est centré sur l’individu. Si vous êtes un collectif à produire, comment on redistribue ?

La vraie conséquence intéressante de ce qui se passe, c’est qu’il va falloir de nouveaux systèmes pour transmettre la valeur.

Valeur, valeur, where are thou ?

Admettons que je poste une photo valable sur flickr. Elle présente son petit intérêt et sa licence autorise son utilisation. Elle est réutilisée. Disons 10 fois.

Si je ne veux pas en tirer un bénéfice réputationnel, je fais quoi ? J’ai produit un travail de valeur, et je n’ai pas de moyen d’en retirer quoique ce soit. Jarvis va dire : soit public ! Soit public et tu en tireras quelque chose ! Et si je ne veux pas ? Je m’assois dessus ? Pas d’accord.

Il est strictement légitime de vouloir :

  • partager quelque chose
  • en tirer un gain
  • en tirer un gain non réputationnel

Je ne suis pas sur Wikipédia pour recevoir des lauriers. J’y suis pour faire le boulot, anonymement. Et pourtant je peux vouloir en tirer quelque chose.

Jarvis propose quelque chose comme « Plateforme fermée + Individu ouvert ». Tu gagnes de l’ouverture personnelle, mais cette valeur est dépendante de la plate-forme. Les célébrités Youtube sont des célébrités sur Youtube.

Le bon deal serait « Plateforme ouverte + Individu (ouvert / fermé / choisir sa préférence) ». Mais avec ce système, il reste à trouver comment rétribuer la valeur produite.

Et la solution est dans quelque chose comme Bitcoin, en mieux pensé, parce qu’Owni a expliqué il y a 1000 ans que Bitcoin ne survivrait pas à son succès.

Conclusion

Jarvis manque tout ça. Quand il dit « J’ai plus confiance en Google qu’en l’État », ça résume les failles de son analyse. On ne peut pas avoir plus confiance dans Google que dans l’État. Dans les deux cas, on a une structure fermée (globalement), avec un intérêt singulier.

Et en même temps qu’il vante les mérites de la publitude, de la transparence et du partage, il semble ne pas voir les conséquences profonde de cette « nouvelle » donne.

Google n’a pas d’avenir. Séparer ses intérêts et ceux de ses clients n’a pas d’avenir. Fusionner ses intérêts et ceux des clients veut dire ne plus être une structure traditionnelle. Ça veut dire être une communauté.

Avoir un but commun, des intérêts communs, et un fonctionnement totalement différent. Ça veut aussi dire penser un mode de rémunération équitable qui permette de rémunérer tous les acteurs.

Parler d’industrie du partage, c’est rater l’essentiel. Ce qui compte et qui va compter, c’est la société du partage.

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