Le paradoxe du défenseur de la vie privée

Les défenseurs de la vie privée font face à un paradoxe. S’ils veulent défendre la vie privée, ils doivent devenir publics. Ils perdent donc le statut de personne privée… pour devenir des personnes publiques… défendant la vie privée.

CC-BY-SA Trevorblake

Admettons, je suis intéressé par la vie privée. Admettons, je trouve ça vraiment très important, j’ai décidé d’en parler. Je peux discuter avec mes amis, avec mes proches. Mais ça ne va pas aller loin. Et je risque vite de ne plus les intéresser.

Je peux aussi aller discuter avec d’autres gens qui s’intéressent à la vie privée. Où sont-ils ? S’ils sont restés dans leur coin, il y a des chances que je ne les trouve pas. Ils sont tellement privés qu’on ne les voit pas.

Si je les trouve, c’est qu’ils sont minimalement publics. Ils viennent à des conférences, commentent sur des sites web, discutent sur des forums. Ils ont peut être un blog, un site, un espace d’expression à eux. Bref, ils s’exposent publiquement. Ils ne sont pas forcément publics eux mêmes (pseudos, anonymes, etc.). Mais leurs propos le sont.

Mais s’ils en restent là, ils prêchent dans le désert.

S’ils veulent vraiment défendre la vie privée, il va falloir qu’il empiètent sur la leur. Il vont devoir sortir de chez eux, assumer une stature publique, voire monter une structure. Il va falloir qu’on les connaisse et les reconnaisse.

Au passage, ils risquent de diffuser pas mal d’infos sur eux. Et certains iront chercher volontairement l’info qu’ils ne diffuseront pas. Ce ne sont plus des personnes privées. Ils ont des vies publiques. Très publiques. Et avec ça, des problèmes qui ne sont plus exactement ceux des individus qu’ils voulaient défendre.

C’est le paradoxe du défenseur de la vie privée. S’il défend la vie privée publiquement, il n’a plus exactement les problèmes des gens qu’il tente de protéger. Il va faire des choses qui sembleraient invraisemblables pour les simples personnes privées. Donner son vrai nom, donner son mail, son téléphone (pro on se rassure). Déballer ses biais cognitifs et être souvent traçable, ou prévisible ou, pire, manipulable.

La « solution » est probablement d’admettre qu’on est jamais une personne privée. On est toujours aussi une personne publique, mais à une moindre échelle. Il n’y a pas de différence radicale entre être visible à un endroit, pour certains, et être visible pour tous, partout. Ce qui change, c’est le degré d’exposition.

Mais il n’en reste pas moins qu’il est problématique que les défenseurs de la vie privée doivent autant s’exposer. Parce que cela introduit un écart entre leurs pratiques ou intérêts et ceux des personnes privées. Un écart qui peut devenir une brèche.

Si je suis sur Facebook comme personne publique, j’abandonne déjà toute une série d’information que d’autres auraient refusé de donner, au nom de la vie privée. Mais une fois là, à qui suis je entrain de parler ? À d’autres personnes venues sur Facebook pour être publiques ? Ou à d’autres personnes venues sur Facebook pour être privées ? Dans le premier cas, discutons. Dans le second, fuyez, et on discutera ailleurs.

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